État de Droit à Madagascar : Sans Foi Ni Loi

© Dmitry Sunagatov - Dreamstime

© Dmitry Sunagatov – Dreamstime

L’Etat de droit est un Etat soumis au droit. Et la justice est l’institution centrale dans le bon fonctionnement de l’Etat de droit. Les forces de l’ordre (la police nationale et la gendarmerie nationale) participent pleinement avec cette institution au respect et à l’application des lois en vigueur. Pour attirer les investisseurs étrangers et s’assurer la sympathie de la communauté internationale, les gouvernants ne se fatiguent pas de répéter que Madagascar est un Etat de droit : un des piliers fondamentaux de la démocratie. Quelle crédibilité ont ces autorités publiques dans l’accomplissement de leurs missions à l’intérieur même du pays ? Peut-on croire et avoir confiance en la justice malgache ?

On se soucie de l’image que le pays évoque à l’extérieur mais quelles traces laissent nos hommes (et femmes) de loi et les forces de l’ordre sur le territoire national ? Il faut dire que les événements majeurs de ces dernières années ne sont pas flatteurs pour ces garants de la Justice à Madagascar.

Le 24 Juillet 2009, des éléments de la gendarmerie ont assiégé la maison d’arrêt de Bazar Be (Toliara) pour délivrer trois des leurs – concernés par des affaires de corruption et de trafics de bovidés.

Le 09 Décembre 2011, des éléments de la police nationale ont attaqué la même prison dans le but de faire sortir un collègue mêlé à une vente d’arme à un bandit. Ce dernier incident a malheureusement débouché sur la mort du premier substitut du procureur de la république, Rehavana Michel, pris en otage par les policiers.

Et que penser de l’action en Novembre 2012 des agents pénitenciers qui menaçaient de libérer tous les détenus d’Antanimora (Antananarivo) suite à l’implication d’un des leurs dans une affaire de braquage (affaire Rasolo Stephan) ?

Par ailleurs, le paiement de dessous-de-table pour réussir son entrée à la gendarmerie et à l’école nationale de la magistrature est un secret de polichinelle. Le ministre de la justice était même au milieu de polémiques quant à l’admission de sa progéniture en tant qu’élève magistrat durant le concours de 2009.

En parlant de corruption, selon le Centre d’Assistance Juridique et d’Action Citoyenne (CAJAC) en 2012, la gendarmerie est le secteur le plus corrompu et la Justice vient en deuxième position.

« L’anarchie est partout quand la responsabilité n’est nulle part. »

Nul n’est censé ignoré la loi mais quand elle est bafouée par ceux qui sont censés la représenter, à quel saint se vouer ? Ces types d’événements ne font que décrédibiliser davantage le système tout entier. L’image de la justice est déjà écorchée par les mauvaises expériences des citoyens quant au traitement des affaires les concernant. Résultat des courses :  existence d’un climat d’anarchie et d’insécurités au pays. Personne n’est au-dessus de la loi mais chacun fait ce qu’il veut.

Les Dahalo (voleurs de bovidés) et les braqueurs de tout genre ont le culot de défier les forces de l’ordre, on assiste au pillage des ressources naturelles à tout va, on ne fait que constater la prolifération d’escroqueries, de détournements de fonds et autre enrichissement personnel illicite. Concernant les biens mal acquis, des gens ordinaires sont témoins d’enrichissement extraordinaire de leurs voisins. Certaines personnes se vantent même de réussir un « coup de poker » en faisant des fraudes dans les administrations sans que cela déclenche des enquêtes sérieuses dignes de ce nom.

Les gens sont dégoutés par l’impunité et la facilité avec laquelle des coupables sortent tranquillement des prisons au grand dam de tous.  D’ailleurs cela explique l’ancrage des justices populaires (auto-justice) : exécutions sans procès des malfaiteurs (qui malgré leurs forfaits ont aussi des droits). Ce genre de pratique marque le manque de confiance en la justice et ses défendeurs.

Mais comment expliquer la corruption généralisée et le laisser-aller de ces garants de l’Etat de droit : maigres salaires ? manque de moyens ? politisation de l’appareil policier et judiciaire ? absence de courage ? inexistence de l’indépendance de la justice ?  

« Le laisser-aller laisse tout aller, même le cœur. »

Mais ceci ne justifie aucunement cela. Jusqu’à quand allons-nous tolérer de telles choses ? Le temps où les défenseurs des droits inspiraient la crainte et la confiance est-il révolu ? Le temps où la Vérité et la Justice sont des mots lourds de sens est-il derrière nous? Il faut dire qu’au lieu d’avoir soif de Justice, un grand nombre est obnubilé par la quête de pouvoir, les pots de vins et d’autres intérêts personnels.

Parmi ces justiciers, qui oserait dénoncer le dysfonctionnement et les pratiques déviantes (corruption, népotisme, clientélisme, trafic d’influence, etc.) et faire en sorte de les éradiquer et de les combattre au quotidien. On se plaint de vivre dans un pays sous-développé alors que nos institutions et certains des gens qui les composent sont eux-mêmes « sous-développés » dans leur état d’esprit. C’est une des raisons de la pauvreté grandissante à Madagascar et cela ne fait que creuser davantage les injustices et inégalités sociales.

Il y a des lois que l’on doit élaborer, réviser ou tout simplement appliquer suivant les textes en vigueur. La loi n’est-elle pas un instrument de liberté? Protéger autant les riches que les pauvres – les forts mais aussi les faibles : ce qui la différencie de la loi de la jungle (la loi du plus fort). Force est de constater que les inactions, les mauvaises pratiques, les irresponsabilités ont fait en sorte que nous vivons dans une jungle où chacun essaie de s’en sortir à sa manière au détriment de ce qui est « juste ». Gare à ceux qui n’ont pas les moyens financiers ou un oncle ou un réseau d’amis qui peuvent les sortir de leurs tracas.

Par ailleurs, on parle de surpeuplement des prisons malgaches, et pourtant il y a de nombreuses personnes qui attendent encore une décision de justice. Jusqu’à quand ils vont croupir en prison ?

Le Syndicat des Magistrats de Madagascar (SMM) avait pourtant annoncé des réformes et montrait une certaine volonté de transformer l’environnement juridique au pays. Mais ses membres sont-ils aussi infectés par le virus de certains politiciens à Madagascar : faire de belles déclarations avant les élections – déclarations qui restent au stade de bonnes intentions et d’autres promesses non tenues par la suite.

« La justice sans la force est impuissante, la force sans la justice est tyrannique. »

N’ayons pas peur des mots car ils sont moins terribles que les maux vécus par un grand nombre de gens. Le domaine de la Justice comme d’autres secteurs-clés à Madagascar ne manque pas de gens qui ont les compétences et les savoir-faire nécessaires. C’est tout simplement l’Etat d’esprit et le courage dans les règles de l’art qui font défaut.

Aux garants de la Justice, vos titres et vos grades vous procurent de grands pouvoir et honneur que certains aiment bien exhiber d’ailleurs mais ils impliquent aussi de grandes responsabilités que certains n’assument pas comme il se doit. Il vaut mieux mériter les honneurs et ne point les obtenir que de les obtenir et ne point les mériter.

Trêve de bavardages et de belles paroles durant les cérémonies officielles. Dans notre tradition orale, même les incompétents peuvent maquiller leurs incompétences avec de beaux discours. Les gens attendent une transformation de l’environnement juridique, des actes concrets sources de liberté et de sécurité – garanties de la dignité humaine.

Que Justice soit faite : personne n’est au-dessus de la loi. Avant de vous soucier de votre prestige social et « image », préoccupez-vous d’abord de votre « identité » – ce qui fait de vous ce que vous êtes. Vivez en conformité avec votre vocation. Si vous n’êtes pas intègres, honnêtes et dignes de confiance, ne croyez pas que les gens vont gober votre supercherie car les fruits de vos actions ou inactions parlent pour vous. La réalité vous rattrape et elle est moche.

Saluons au passage la création du CAEED (Contact et Action pour l’Effectivité de l’Etat de Droit) qui est un regroupement de jeunes juristes malgaches. On ne peut qu’encourager et féliciter de telle initiative venant des « insiders ». Soyez des bâtisseurs et non des fossoyeurs de la nation. Faites partie de la solution et non du problème. Ne nous décevez pas, on compte sur vous pour remettre la justice à Madagascar dans le droit chemin. Soyez Kaizen. Bonne continuation.

Note du 25 Février 2015: Pour parler sans langue de bois, il faut dire que 2 ans après la création de CAEED, la déception est au rendez-vous. L’espoir qu’on avait dans cette organisation s’est évaporé…Les objectifs étaient mal interprétés ou bien les résultats attendus tardent-ils à venir ou tout simplement le CAEED avait d’autres agendas (politique, promotion des membres, etc.) à l’époque? On pensait que la dynamique provoquée par l’organisation allait apporter un vent nouveau dans le système judiciaire malgache mais il n’en est rien. Wait and see…

Références:

  1. Madagascar Tribune – Maison centrale de Toliary : Deuxième attaque par les forces de l’ordre en deux ans
  2. Madagascar Tribune – Recrutement d’élèves magistrats : Christine Razanamahasoa au cœur des polémiques pour la seconde fois
Publicités

À propos de Gasy ImpACT

Soyez le chan­ge­ment que vous vou­lez voir dans le monde - Gandhi Voir tous les articles par Gasy ImpACT

7 responses to “État de Droit à Madagascar : Sans Foi Ni Loi

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :