Madagascar Bilingue Forever : un frein au développement !

© Liz Van Steenburgh

Certains disent que l’anglais ne sera jamais une langue communément parlée à Madagascar. Mais la réalité nous rappelle que ce n’est pas le cas non plus pour le français. Les Malgaches ont-ils des problèmes avec les langues étrangères ? Actuellement, comme le malgache s’arrête à nos frontières, nous n’avons que le français –  « officiellement » – pour évoluer et nous faire connaître au niveau international. Ne ratons-nous pas de belles opportunités en marginalisant la langue de la mondialisation qu’est la langue de Shakespeare ?

Parler une langue étrangère est entre autres source de développement économique (nouveaux débouchés commerciaux et touristiques), synonyme d’accès à une plus vaste richesse intellectuelle (connaissances, compétences et informations) et découvertes d’autres cultures (nouvelles sources d’inspirations).

La Suisse a par exemple 3 langues officielles : l’allemand, le français et l’italien. Une quatrième langue nationale s’ajoute à tout cela : le romanche. Le Luxembourg a 3 langues officielles : l’allemand, le français et le luxembourgeois. Mis à part plusieurs langues présentes dans le pays, l’île Maurice parle principalement le créole mauricien, le français et la langue de l’administration est l’anglais.

Le français à Madagascar

Nous sommes francophones à cause de notre Histoire mais combien sont les Malgaches qui maîtrisent parfaitement le français ? Contrairement à certains pays africains qui sont « obligés » de parler le français étant donné que c’est la seule langue qui permet aux différentes tribus de se communiquer – à Madagascar, notre langue maternelle nous suffit au quotidien.

Il suffit de voir les journaux télévisés (JT) pour se rendre compte que dans d’autres pays africains, l’homme de la rue – même dans les quartiers populaires – a une certaine facilité à exprimer son sentiment en français devant la caméra. A Madagascar, ce genre de scènes se produit rarement. Même certains de nos intellectuels interviewés à la télé « fuient » les déclarations en français. Si vous en doutez, faites-en l’expérience et suivez les deux versions (malgache et français) des JT et vous verrez que ce n’est pas tout le monde qui est « disposé » à s’exprimer dans les 2 langues.

Rares sont les gens qui sont « à l’aise » avec la langue de Molière et arrivent à extérioriser le fond de leur pensée comme ils aimeraient le faire. Il faut dire aussi que les jugements et moqueries des autres sur notre capacité à bien s’exprimer en langue étrangère ne facilitent pas les choses. On a tout simplement peur d’être « ridicule » . Ah ! Ce fameux regard des autres. Cet autre mal qu’il faudrait aussi combattre! Parfois même, ce sont ceux qui ne maîtrisent pas la langue qui sont plus critiques envers les autres. Déjà que notre timidité légendaire ne simplifie pas les choses et ajouter à cela cette « pression sociale » – on est juste « bloqué ».

Il faut dire que le français est « statutaire » à Madagascar. Il est considéré depuis la colonisation comme la langue de l’élite. De ce fait, le manier avec aisance pourrait conférer un certain « statut » à son utilisateur ou créer un certain complexe dans le cas contraire. Mais grâce à l’enseignement qui se fait généralement en français, diverses couches sociales ont néanmoins accès à cette langue et peuvent s’y familiariser tout au long de leurs études. Par ailleurs, les émissions et autres programmes audio-visuels aident aussi à sa propagation.

Par contre, malgré les efforts de « francisation » de la Grande île depuis des lustres, il faut reconnaitre que le taux de diffusion du français reste faible. En 2010, l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) estime à 1.007.300 (soit 5% de la population) les francophones « réels » à Madagascar c’est-à-dire les Malgaches pouvant écrire et parler couramment et quotidiennement le français. Par ailleurs, elle évaluait à 3.021.900 (soit 15% de la population) les francophones partiels (personnes ayant une compétence réduite en français)

Quid de l’anglais?

Au moment de passer le baccalauréat, un étudiant malgache doit « normalement » être bilingue (malgache et français). Mais on constate que l’anglais occupe de plus en plus de place dans la vie des étudiants qui aspirent à devenir des cadres supérieurs ou évoluer tout simplement dans un milieu international. Il suffit d’observer le nombre croissant de jeunes qui suivent des cours d’anglais privés afin d’améliorer leurs notions de base acquises durant les classes secondaires. Il est devenu pratiquement un « must » dans l’inconscient collectif de voir apparaître un bon niveau d’anglais sur son CV pour pouvoir affirmer que l’anglais peut être aussi considéré comme sa langue de travail.

Il est aussi intéressant de remarquer que contrairement au français, l’anglais est une langue perçue plutôt comme « cool » et « plus accessible » notamment par les jeunes. On l’apprend et le parle « sans trop de complexe ». On n’a pas « trop peur » de faire des fautes, on est presque « fier » de dire qu’on suit des cours. Combien de jeunes intellectuels seront « fiers » d’annoncer à leur entourage qu’ils « apprennent » le français – particulièrement dans les grandes villes? En tout cas, la pression sociale est moindre pour l’anglais par rapport au français qui pourrait à terme faciliter sa vulgarisation : moins d’inhibitions pour les apprenants!

Néanmoins, l’anglais est moins diffusé à Madagascar et les gens sont moins exposés à cette langue au quotidien qui pourrait expliquer son absence « relative » dans le pays.

Trilinguisme à Madagascar : une question de volonté politique

La promotion en masse de l’anglais à l’égal du français est importante pour un pays comme Madagascar qui a l’ambition (espérons-le) d’évoluer dans le contexte actuel de mondialisation. La question ne devrait pas être : « Doit-on le faire ? » mais plutôt « Comment y parvenir ? ». Personne n’a choisi la « globalisation » mais c’est elle qui est venue à nous. Donc c’est à nous de nous armer à lui faire face. Et l’anglais est la langue qui s’impose dans ce « village global ».

A l’instar d’autres pays, comme les Seychelles, Madagascar pourrait adopter une politique de « trilinguisme équilibré » qui comme son nom l’indique, consisterait pour les Malgaches à créer un environnent propice au renforcement du français et à favoriser une présence plus importante de l’anglais dans la vie publique et administrative au même titre que le malgache.

On évoque l’aspect « politique » de la démarche car auparavant le fait d’avoir introduit l’anglais dans la Constitution, comme langue officielle, a généré des polémiques et faisait partie des raisons qui ont attiré la foudre sur le régime qui voulait l’adopter. Et pourtant, on ne parle même pas d’une arme de destruction massive mais juste d’une langue internationale parlée par plus d’1 milliard de gens dans le monde.

Par contre, les critiques sur cette mesure peuvent se justifier dû au fait que dans la réalité, Madagascar ne peut pas encore se « targuer » de parler l’anglais. Par exemple, les langues d’enseignement et la majorité des documents officiels sont en malgache et en français. De telle décision mérite, en effet, que des mesures d’accompagnement soient introduites afin d’assurer le succès de telle démarche.

Constitutionnel ou pas…we have to speak!

Si à Madagascar, tout est politique, dans la vraie vie la politique n’est pas tout !

Bien entendu, les gens n’ont pas attendu un décret officiel pour apprendre et améliorer leur anglais ou d’autres langues étrangères d’ailleurs. Ceux qui ont fréquenté l’école vont se contenter de leurs notions de base à moins qu’ils aient les moyens de se payer des cours privés.

Mais malheureusement, cours privé veut dire coût supplémentaire pour les ménages qui veulent encourager leurs enfants dans cette voie. Au final, seuls ceux qui ont les moyens de se les offrir auront la capacité d’acquérir les connaissances nécessaires. De telle situation ne fait qu’accroitre davantage l’écart entre les différentes couches sociales de la société. Tout le monde a envie de s’épanouir et vivre pleinement les opportunités de cette mondialisation mais ce n’est pas tout le monde qui va pouvoir en profiter.

Le temps n’est-il pas venu de revoir notre politique d’éducation et de faire une remise en question de notre axe de développement. Dans le meilleur des mondes, peu importe le parti politique au pouvoir, Madagascar se doit de donner les moyens qui vont permettre à sa population de se développer et de se réaliser convenablement. Après tout, notre Indépendance devrait servir de tel objectif.

So what ?

Langue officielle ne veut pas nécessairement dire parlée par la grande majorité de la population comme ce qui est le cas du français à Madagascar ou l’anglais à l’île Maurice. Une politique nationale volontariste à l’instar du trilinguisme équilibré complétée par des mesures d’accompagnement réalistes permettraient son adoption par un plus grand nombre de gens en parallèle avec les autres langues officielles.

Si l’anglais ne pourra pas – pour l’instant – faire partie des langues officielles du jour au lendemain à Madagascar, des actions méritent d’être encouragées afin de faciliter sa vulgarisation et son apprentissage au quotidien : diffuser plus de programmes en anglais dans les principaux médias, partenariat avec des organismes nationaux et internationaux pour favoriser sa propagation. Les gens doivent se familiariser avec cette langue. Elle ne doit plus être marginalisée car elle s’impose dans le monde moderne actuel et les Malgaches ne doivent pas être des laissés-pour-compte.

On ne peut pas juste se dire qu’on est limité à vivre avec nos deux langues officielles (ce n’est pas une fatalité) et mépriser les autres possibilités que le monde nous a à offrir. Il y a tellement de choses qu’on se prive en nous limitant ainsi. La décision nous appartient de choisir la voie qui nous permettra d’atteindre une autre dimension inexplorée jusque là.

Afin de convaincre les francophiles invétérés, parler l’anglais ne veut pas dire « trahir » sa famille francophone comme le fait de parler le français ne voudrait pas dire renoncer à son identité malgache. D’ailleurs, le fait est que : « on n’est pas né francophone, on le devient ». Et de la même manière, les Malgaches peuvent être aussi anglophones si on décide de le devenir : c’est une question de volonté et de choix (politique).

Elargissons nos horizons. Nous ne devrons pas limiter le champ des possibles. Comme on le dit souvent, l’Histoire ne s’arrête pas là car nous sommes en train de l’écrire.

A quand la première génération trilingue en phase avec son époque à Madagascar ? Faites-vous partie des gens qui pensent que l’anglais n’a pas sa place dans la société Malgache ? Croyez-vous que l’anglais pourrait nous ouvrir à d’autres horizons culturels et économiques ? N’hésitez pas à partager votre avis dans les commentaires en bas.

Références :

La maîtrise du français faiblit à Madagascar

Le français à Madagascar

Le dénombrement des francophones, Organisation Internationale de la Francophonie

La France, acteur-clé de la crise malgache

Francophonie : Premières adhésions au « pacte linguistique »

 

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À propos de Gasy ImpACT

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9 responses to “Madagascar Bilingue Forever : un frein au développement !

  • Francophonie – Madagascar : Sphère d’influence, de domination et d’opportunités | Gasy ImpACT

    […] Les gens ambitieux  vont continuer à apprendre l’anglais que ce soit en France, en Chine,  à Madagascar ou ailleurs. Apprendre les langues étrangères est une source d’opportunités pour les individus et pour les pays. Cessez de catégoriser les gens en « francophone » ou « anglophone ». Parler les deux langues est une richesse intellectuelle et culturelle inestimable. Ce n’est pas le premier ministre canadien Justin Trudeau qui dira le contraire. […]

  • Indépendance Madagascar: illusion et désenchantement | Gasy.ImpACT

    […] de créer un environnement propice à de telle approche. Nous avons évoqué dans un autre billet le danger de s’enfermer dans un monde unipolaire (francophone) qui limiterait d’autres possibilités qui pourraient s’ouvrir à […]

  • Vercingétorix

    Si on suit votre logique, on doit privilégier le chinois car c’est la langue la plus parler au monde. Et puis, selon une étude récente le français serait la langue la plus parlée en 2050 donc pourquoi s’attarder avec l’anglais? Ce qui est sûr c’est que globalisation ou pas, le problème de Madagascar n’est du tout lié à sa langue officielle. Je pense au contraire que cela entrainera un autre grand bouleversement (négatif) dans le pays surtout pour ceux qui n’ont pas accès à l’éducation. Ce que le gouvernement doit faire c’est promouvoir le malgache auprès des malgaches, et donc créer de plus en plus de mots. Bref, il ne faut plus être soumis à ce genre de « soft power », que ce soit anglais ou français. Personnellement, je ne suis pas du tout d’accord avec vous.

    • Gasy.ImpACT

      Merci d’avoir partagé votre avis.

      En fait, si vous avez bien lu mon billet, je privilégie le trilinguisme équilibré (Malgache – Français – Anglais) à Madagascar. Je dénonce le fait de dire ou de penser que Madagascar doit rester uniquement « francophone » et qu’on ne fasse pas assez la promotion d’autres langues utiles au développement du pays – notamment l’Anglais.

      Il est important pour la génération future d’explorer toutes les possibilités de développement. S’ouvrir à d’autres horizons à travers ses cultures, langues, etc. en font partie.

      Les malgaches ne doivent pas se limiter à ce qu’on leur « impose », il est plus que temps de scruter d’autres sphères. C’est le seul message à retenir.

  • razafindrasoa

    le bilinguisme dans l’administration malgache c’est mon theme de memoire,donne moi des document

  • Nawirdine

    Vous avez utilisé l’expression  » Par contre » à un endroit, dans l’article. Et on nous dit constamment en cours de français que ce n’est pas du tout français. On peut utiliser  » En revanche » par exemple.

    • Nawirdine

      Plus précisément, « Par contre, les critiques sur cette mesure peuvent se justifier dû au fait que dans la réalité, Madagascar ne peut pas encore se « targuer » de parler l’anglais. »

      • Gasy.ImpACT

        Merci Nawirdine pour cette remarque.

        En fait, vous soulevez un vieux débat au sein de l’Académie francaise. La locution “par contre” est en effet “à éviter dans la langue surveillée” mais admis “dans le registre courant”. Donc l’académie statue que – je cite « … la locution adverbiale “Par contre” a été utilisée par d’excellents auteurs français…Elle ne peut donc être considérée comme fautive, mais l’usage s’est établi de la déconseiller, chaque fois que l’emploi d’un autre adverbe est possible.” Source: http://www.langue-fr.net/spip.php?article71

        J’en prends bonne note dans mes prochains articles. En revanche, que pensez-vous du fond du sujet?

  • Mandehandeha Mahita Raha…(Allemagne) « gasyimpact

    […] loatra ny fahazaina fiteny vahiny hafa ankoatry ny fiteny Frantsay isika tamin’ny farany. Ny fiteny Frantsay izay fantatra fa na dia anisan’ny fiteny ofisialy fampiasa eto Madagasikara […]

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